Le moment nucléaire : construire l’avenir énergétique de l’Europe
Entretien avec Olivier Bard, délégué général du GIFEN et Mounir Boukil, directeur général d’Ineo Nucléaire et membre du conseil d’administration du GIFEN.
La filière nucléaire française connaît un regain d’ambition, marqué par des annonces fortes mais aussi par des calendriers engageants. Comment qualifieriez-vous ce moment charnière pour notre pays et pour l’Europe ?
Olivier Bard : Le money time : moment décisif car les attentes sont fortes et donc notre responsabilité collective également. Nous devons à la fois poursuivre l’exploitation des équipements actuels, hérités de choix stratégiques et judicieux effectués il y a plus de 50 ans tout en développant un nouveau programme complet (réacteurs de puissance, usines du cycle, réacteurs innovants, gestion des déchets, R&D…). C’est un challenge ambitieux et passionnant.
Mounir Boukil : Ce moment est avant tout une période d’accélération stratégique. La relance nucléaire ne se limite plus à une ambition technique : elle traduit un changement d’échelle et de méthode. L’enjeu, pour nous industriels, c’est d’allier agilité et excellence, du terrain jusqu’à la donnée. Sur les projets d’Equans du Grand Carénage d’EDF ou sur l’extension de l’usine Georges Besse II d’Orano à Tricastin, cette montée en cadence se concrétise déjà : nos équipes optimisent les processus pour tenir les plannings, dans des environnements toujours plus complexes, en maintenant le même niveau d’exigence.
Quels défis majeurs devons-nous relever collectivement pour réussir cette relance ?
OB : Le défi le plus important : la performance car tout en découlera. Construire la performance dans la durée, c’est se donner les moyens de maîtriser les conditions sine qua non de sécurité et de sûreté, de construire plus vite, de produire plus, de pouvoir innover, d’être plus attractif vis-à-vis de celles et ceux qui doivent nous rejoindre et que nous voulons garder.
MB : Le principal défi, c’est la performance globale : garantir la sûreté, accélérer les cycles, innover et surtout faire bien du premier coup. Dans un secteur où la qualité ne tolère pas le retravail, cette exigence se traduit notamment par une maîtrise accrue des processus et par une intégration renforcée du digital. Avec la solution e-SIDE, par exemple, nos chantiers sont suivis en temps réel et les contrôles automatisés. La montée en compétence reste un levier essentiel : nos académies — l'AFEN pour le génie électrique et l'EVN pour la ventilation nucléaire — forment chaque année des centaines de professionnels aux exigences de sûreté et de qualité du secteur.
Quelle contribution spécifique Equans apporte-t-elle à cette dynamique collective, et comment le GIFEN fédère-t-il ces expertises au service de la filière ?
OB : Le GIFEN comprend plus de 600 adhérents. Notre objectif : développer une dynamique en apportant des solutions concrètes aux problématiques transverses de la filière. C’est un travail collectif dans lequel Equans montre son engagement. Quelques exemples parmi d’autres : le programme d’excellence opérationnelle du nucléaire (PEON) ; le programme MATCH avec plus de 200 fournisseurs impliqués et plus de 20 groupes de travail pour définir les actions à mener ; le programme COACH pour accompagner l’intensification du compagnonnage des nouveaux collaborateurs ; le lancement récemment d’un pacte de performance dans le cadre du programme EPR2 qui a été défini collectivement et signé par EDF ; ou encore à l’international, les liens que nous tissons avec nos homologues pour ouvrir des opportunités de partenariats de pairs et de développement aux entreprises françaises de la filière française.
MB : Equans contribue activement à cette dynamique collective aux côtés du GIFEN, notamment à travers les programmes PEON, MATCH ou COACH. Mais notre valeur ajoutée réside surtout dans la capacité à mutualiser nos expertises : Axima Nucléaire sur la ventilation et le conditionnement d’air, ECIA sur l’ingénierie de conception, Mecanuc sur les procédés mécaniques, Ineo Nucléaire sur les systèmes électriques. Ensemble, ces 4 entités forment Equans Nuclear, un réseau intégré de 4 000 experts et 600 millions d’euros de chiffre d’affaires, capable d’intervenir sur tout le cycle de vie des installations et d’apporter des solutions concrètes et intégrées à la filière.
Dans un contexte où la coopération est clé, comment renforcer les synergies entre grands groupes, ETI et PME pour éviter les silos et créer un véritable effet de filière ?
OB : Le GIFEN regroupe toutes les entreprises : exploitants nucléaires, grandes entreprises, ETI, PME, TPE. Le travail collectif se déroule dans des programmes et des projets, et au sein de commissions où tout le monde peut s’exprimer et contribuer. Le cadre existe et l’état d’esprit y est collaboratif et constructif, au bénéfice de tous.
MB : Pour casser les silos, il faut consolider une culture de coopération à l’échelle de toute la filière. Le GIFEN offre ce cadre, et nous le vivons sur le terrain : à Hinkley Point C au Royaume-Uni comme sur le projet Aval du Futur d’Orano, la réussite repose sur la complémentarité des métiers et la confiance entre partenaires. C’est également l’esprit du travail collectif conduit autour des journées supply chain/fournisseurs où nous, rang 1, partageons notre vision des projets de nos clients et prenons des engagements de commande dans la durée. Des moments qui illustrent la force du collectif issue du partage d’expériences à tous les niveaux.
Comment voyez-vous l’équilibre entre affirmation de la souveraineté nationale et coopération internationale ?
OB : Les deux ne sont pas incompatibles. La filière française (2 000 entreprises, près de 250 000 emplois) est suffisamment forte et reconnue pour ne pas craindre la concurrence. C’est l’une des seules filières complète au monde. Néanmoins la coopération internationale reste utile, pour ne pas dire nécessaire, non seulement pour exporter et contribuer à la balance commerciale, mais aussi pour partager les expériences, apprendre au contact des pairs, y compris les plus performants, et le cas échéant, y nouer des partenariats de pairs susceptibles d’accélérer et de rendre plus robuste notre quête de performance.
MB : Souveraineté et coopération sont complémentaires. L’expertise française, reconnue mondialement, se renforce au contact de partenariats qui enrichissent nos savoir-faire et ouvrent de nouveaux marchés. Equans soutient cette approche pragmatique : coopérer, c’est progresser plus vite tout en préservant nos intérêts stratégiques. C’est aussi le sens du nouveau partenariat entre Equans Nuclear et Equans Digital, qui associe la puissance industrielle du réseau nucléaire du groupe et son expertise numérique pour libérer le plein potentiel des données, fiabiliser les projets et renforcer la compétitivité de la filière française.
Quel message souhaitez-vous adresser aux décideurs, aux industriels et aux jeunes générations ?
OB : Le nucléaire détient les clés des grands enjeux de société : climat, souveraineté, industrialisation. Il apporte également de nouvelles solutions dans les domaines de la santé, du spatial, de la production de chaleur. Investir ou rejoindre l’industrie nucléaire, c’est participer à une aventure industrielle qui a un bel avenir, avec des métiers passionnants pour tout le monde.
MB : Le nucléaire est un secteur d’avenir, à la croisée de la technologie, de l’industrie et du sens. C’est un formidable terrain d’innovation, porteur d’emplois qualifiés et de fierté technique. Rejoindre la filière, c’est contribuer à la souveraineté énergétique du pays. Nous invitons les jeunes talents à s’y engager : les besoins sont immenses, les parcours évolutifs et les formations comme celles offertes par nos académies métiers ouvrent la voie à des carrières durables et utiles. Le soutien des décideurs reste enfin essentiel pour garantir un cadre stable et donner à la filière les moyens de ses ambitions.